Glanes et perles

Publication de La Terre des Prêtres (1924)

Beaucoup d’anciens élèves-maîtres des EN primaires de Quimper  débutèrent leur carrière d’instituteur dans les écoles publiques du Léon (au nord/nord-ouest du Finistère). Ils y découvrirent les joies du métier et celles de la terre des prêtres! C’est en 1924 que Yves LE FEBVRE publia  La Terre des Prêtres, un ouvrage qui fit grand bruit.Les visiteurs trouveront ci-dessous les échos lointains de quelques articles de presse ayant annoncé ou relaté cet évènement littéraire.

YVES LE FEBVRE

Le bureau d’un hôtel moderne — machine à écrire, téléphone, ampoules bariolées — est au XX* siècle un décor tout trouvé pour faire connaissance et lier conversation avec un homme d’action et un poète. C’est ainsi qu’à la faveur des élections législatives je devais rencontrer M. Yves Le Febvre, directeur de la Pensée Bretonne. A vrai dire, je n’avais de lui presque rien à apprendre si ce n’est son visage. Plus jeune que je ne le pensais, de taille plutôt petite, les cheveux noirs rejetés en arrière, la barbe en pointe, la voix vibrante et, à la longue, un peu acide aux heures de polémique ardente, ce fils de Renan à la fougue de Lamennais s’efforce, non seulement — comme le voulait Mallarmé — de donner un sens plus pur aux mots de la tribu mais surtout de lui donner, à cette tribu, une orientation morale. — Et le progrès de ce mouvement, commencé il y a une douzaine d’années, est incontestable en Bretagne, champ auquel il semble avoir borné son action. Il y est arrivé par une logique qui paraît avoir dominé les actes de sa vie : d’abord historien des temps préhistoriques avec les Contes Celtiques, puis de la Gaule et de la France jusqu’au Moyen Age avec la Gaule conquérante, les Barbares, l’Ombre romaine, les Féodaux, s’il est venu d’un bond à notre époque, c’est, comme le faisait remarquer Anatole Le Braz, que la Bretagne, ces dernières années, vivait encore sous le signe médiéval avant la pénétration quasi-totale aujourd’hui des chemins de fer. Et maintenant, son œuvre essentielle terminée, Yves Le Febvre contribue à l’écrire, cette Histoire, mais dans la vie même, par ses actes, par une large politique républicaine qui sera la matière des historiens de demain. Des nouvelles, Sur la pente sauvage de l’Art, des contes, des Cahiers bretons, un roman, la Terre des prêtres composent ou composeront son bagage littéraire futur. Un jour, la Bretagne lui donnera entièrement la place qu’il mérite, en compagnie de Le Dantec, de Réveillère, de Clémence Royer, sur un plan différent sans doute mais fort honorable. Si j’écris aujourd’hui ce bref médailIon à son éloge, à l’éloge de cet écrivain pétri par les douceurs du Trégor et les tempêtes de la mer, c’est que j’ai pensé à tout cela quand, la veille d’un scrutin qui ne devait pas plus lui sourire que, jadis, il ne sourit à l’illustre auteur de la Vie de Jésus, nous cheminions sur la route animée de la gare, baignée par un crépuscule doré qu’emplissaient les arabesques de nos rêves.

Auguste BERGOT, (Le Citoyen du 24 juillet 1924).

Le nouveau roman d’Yves Le Febvre

La Terre des Prêtres paraîtra au mois d’octobre aux éditions de La Pensée française. Il fera revivre le vieux Léon avec sa foi étroite et fanatique. Il marquera de quelques traits vigoureux cette terre si riche et si belle, que domine un clergé tout puissant, aux passions humaines et qui évoque le souvenir demeuré vivace des « Moines rouges » du Moyen Age Ce roman qui vise à brasser une matière nouvelle de Bretagne soulèvera peut-être quelques colères ; mais les lecteurs de La Terre des Prêtres diront si cette Bretagne léonaise n’est pas la plus vivante et la plus vraie et si Mac’harit, Mone Abjean, Lomic Floch et le docteur Moreau ne sont pas des types essentiellement représentatifs de la « race ».

In La Pensée Bretonne, 10è année, n° 91, juillet 1924

A PROPOS D’UN ROMAN : LA BRETAGNE TRAGIQUE !

A l’heure où j’écris cet article, au retour de l’été, la maison d’édition La Pensée Française prépare le lancement de mon roman : LA TERRE DES PRÊTRES. La présentation du livre est parfaite, à la fois élégante et simple et je n’ai qu’à en remercier mes éditeurs, devenus tout de suite mes amis, dont la firme part à la conquête de Paris et de la France et connaîtra, sans doute, bientôt les forts tirages des Fasquelle, des Grasset, des Crès et des Flammarion. Quant au roman, j’aurais mauvaise grâce à le louer. J’en ai donné plusieurs extraits dans La Pensée Bretonne. Ces extraits m’ont valu des lettres amicales. J’espère que le volume ne décevra pas l’attente de mes amis. C’est mon vœu le plus cher. Je désire qu’il complète la série des œuvres que j’ai déjà publiées sinon à la gloire, tout au moins pour la défense et pour la justification de la vieille province où plongent mes racines d’homme et où, chaque année, ma maturité retrouve ma jeunesse avec une émotion plus grave. J’entends, en effet, affirmer tout d’abord que La Terre des Prêtres demeure conforme à l’unité profonde de mon œuvre bretonne, liée par la qualité de son inspiration, non seulement aux « Nouvelles Léonaises », mais encore à mes « Essais sur la Pensée bretonne » et à mes « Essais sur l’Histoire bretonne ». Tout cela se clarifiera peu à peu. Dans les années lointaines, lorsque nous aurons disparu les uns et les autres et.que nous n’aurons plus à compter avec la haine partisane ou la sottise cléricale, je souhaite que mes amis inconnus retiennent cette considération, si toutefois quelque chose survit de mon effort solitaire, obstiné pour une Bretagne française, libre et républicaine.

Ce n’est pas à dire que La Terre des Prêtres soit un livre de combat. Je me défends par avance contre un tel reproche. C’est un roman de mœurs paysannes, une étude de l’Ame bretonne et un drame, — un drame avant tout. Je l’ai écrit aussi consciencieusement que possible. Il vise à redresser du point de vue de la vérité psychologique une certaine conception littéraire, faite de mièvreries sentimentales, dont les chansons de Botrel sont le type le plus parfait. On trouve le point de départ de cette conception littéraire dans ce chef d’œuvre d’émotion intime qu’est la « Marie » de Brizeux et l’on en peut suivre le cheminement et l’évolution à travers Emile Souvestre, Anatole Le Braz et quelques autres jusqu’au poncif breton actuel. A mon sens, il y a là un travail de redressement à opérer pour la pensée et pour l’art bretons. Il faut remonter aux sources. Cette mièvrerie et cette sentimentalité sont étrangères au caractère véritable de la face qui est rude et forte. Il faut les reléguer au magasin de décors de cette Bretagne d’opéra-comique que des impresarii intelligents ont inventée pour « faire marcher le commerce ». Il faut les mettre sur le même plan que ces fastueuses mascarades, où Parisiennes et bourgeoises de « chez nous » revêtent pour un jour les costumes de velours, les tabliers brodés et les coiffes blanches des plus beaux de nos cantons. Je ne suis nullement insensible à la splendeur vive et chatoyante de ces kermesses. Il y a dans ces défilés somptueux de drapeaux et de reines une grâce émouvante. Il y a surtout un plaisir rare pour les yeux et j’applaudis, sans arrière-pensée, aux organisateurs de ces beaux cortèges qui adaptent à nos climats et à nos saisons les bals travestis, les mi-carêmes parisiennes et les fêtes de fleurs provençales. La seule chose que je veuille dire, c’est que personnellement je demeure plus intéressé par les reflets de la pensée à travers les âges, le jeu éternel des passions humaines et les drames de la vie et que je demande autre chose à la Bretagne.

Pour en revenir à mon roman — puisqu’aussi bien je le présente au lecteur — il ouvre dans mon esprit un cycle de romans bretons dont plusieurs avant sont sur le chantier et paîtront successivement au cours des années qui viennent. J’ai voulu évoquer, dans La Terre des Prêtres, le vieux Léon, la sombre et riche terre de paysans et de prêtres qui va da Saint-Pol à Lesneven et même au-delà, vers le pays plus sauvage encore des « Pagans »… On ne manquera pas d’attaquer le livre et d’en dénoncer les tendances anticléricales. J’ai prévu l’objection. Elle est plus apparente que réelle. Parlant de ce pays léonais, où la religion domine la vie publique et la vie privée, il était à peu près impossible d’échapper à un tel reproche, a moins de tomber dans l’excès contraire et de faire du livre une apologie de la religion et de la théocratie. La matière, dans ces communes, prête sans doute difficilement au juste milieu. La seule chose que je puisse dire pour ma défense, c’est que je me suis efforcé de la traiter avec modération et avec impartialité. Le roman est vrai et demeure dans la vraisemblance pour qui connaît cette partie de la Bretagne. Il ne comporte aucun outrage aux hommes ou aux idées. Je connais à fond cette terre fanatique et laborieuse pour y avoir vécu sept années. Je me suis efforcé d’en retenir les nuances d’âme et les nuances de ciel. Je suis resté volontairement en deçà de la vérité, à bien des égards. Nul n’oserait nier que cette partie de la Bretagne ne soit devenue l’apanage d’une théocratie dominatrice où revivent les mœurs, les passions et les pensées du moyen-âge. La religion y est, cependant, plus formulaire que réfléchie, plus superstitieuse et plus imprégnée de paganisme que chrétienne. La crainte de l’enfer l’emporte comme moyen d’action sur l’amour de Dieu. On y brûlerait volontiers encore les hérétiques et les libertins, si la République n’était là pour les protéger. La domination spirituelle et temporelle du clergé y atteint un degré insoupçonné. Si l’on veut en mesurer la puissance, il faut relire le dossier de l’élection Gayraud et le discours à la Chambre de ce républicain modéré que fut Louis Hémon. Ce n’est pas sans raison et sans droit que j’ai pu évoquer naturellement, en marge du roman, la guerz fameuse de « Katelic Moal et des trois moines rouges » recueillie par La Villemarqué et qui figure dans le « Barzas-Breiz ». La gwerz est de toute la Bretagne et de tous les temps ; mais, elle est avant tout léonaise.

J’entends bien que sur ce point notre jugement peut varier. Il est loisible aux catholiques de se réjouir de cette puissance du clergé en Bretagne, comme à nous de le regretter et de nous en affliger. Le romancier, lui, a le droit de constater le fait, de s’en saisir, de l’utiliser pour le conflit des passions et des intérêts. Le jeu s’en déroulera nécessairement dans une atmosphère un peu particulière, qui mêle la superstition à la piété et qui conduit au mysticisme ou au fanatisme. L’essentiel est de demeurer dans la vraisemblance. Je n’ai pas voulu écrire un livre à thèse, ni renouveler le vieux procès du libéralisme philosophique contre le célibat des prêtres ou contre la confession, bien que j’en fasse état, incidemment. J’ai visé simplement au drame et rien qu’au drame. Parce que le péché de la chair est sacerdotalement la règle en Bretagne, en dépit de tous les vœux et de toutes les mortifications, il faut que la religion emploie toute sa puissance, tous ses moyens, tous ses efforts à en effacer ou à atténuer les terribles conséquences. Il faut, chaque jour, dans l’intérêt même de l’Eglise, piétiner des étincelles, afin d’éteindre les incendies qui consumèrent jadis Sodome et Gomorrhe. Si indignes qu’ils puissent être, les prêtres ne doivent pas être soupçonnés. Mais piétiner des étincelles, c’est piétiner des âmes. Et voilà tout le drame de La Terre des Prêtres.

Une autre particularité me frappe, lorsque je confronte ma connaissance de la Bretagne et ma vision personnelle avec les conceptions littéraires que j’ai dénoncées plus haut et toute la mièvrerie sentimentale d’un certain poncif : c’est la qualité même du tragique breton. Je m’étonne que nos écrivains régionalistes n’aient pas mieux saisi ce caractère de la Bretagne, qu’ils ne l’aient pas mieux compris et qu’ils n’en aient pas mieux tiré parti. La Bretagne est Shakespearienne. Elle était Shakespearienne avant la lettre dans ce beau drame passionné de Tristan et Yseult qui reste un de nos chefs-d’œuvre à travers l’adaptation de M. Joseph Bédier. Aucune histoire n’est plus tragique, plus riche en drames variés que l’histoire bretonne. C’est une mine inépuisable. Quant à la Bretagne contemporaine, il suffit de suivre au jour le jour la grande presse d’information pour discerner que si le drame avait disparu du reste du monde, il se réfugierait dans nos landes, sous notre ciel de brumes et de tempêtes. Je feuillette les journaux au cours de la seule année 1924. Après l’affaire Seznec qui va se dérouler, pleine d’ombres encore, devant les Assises du Finistère, nous avons eu le drame de Louargat, étrange aventure digne du génie tourmenté de Shakespeare, où l’on accuse un amant d’avoir enseveli sa maîtresse, humble couturière, dans quelque caveau de cimetière villageois, dans l’une de ces tombes qui nous sont familières, herbeuses et fleuries, sous leur croix de fer rouillé ou de bois vermoulu. L’émotion n’en est pas éteinte qu’éclate le drame de Lannion, l’assassinat du comte de Kerninon, qui montre que les mêmes passions terribles battent dans les cœurs aristocratiques et dans les cœurs roturiers. Et entre ces grandes tragédies que d’autres drames, que d’autres meurtres qui ouvrent des perspectives infinies sur le cœur humain ! J’en ai connu et instruit comme magistrat et j’en sais tout l’intérêt, tout le tragique. L’erreur serait de n’en voir que le dessin et de ne pas discerner les sanglantes arabesques des sentiments, des intérêts, des passions.

Qu’on le veuille ou non, voilà la vraie Bretagne. Nous sommes loin des fades chansons où l’on se lie par le petit doigt, des sentimentales aventures et des mièvreries galantes où tant de gens résument la poésie d’une vieille terre et d’une vieille race, par suite de conceptions littéraires surannées que des Bretons d’opéra-comique et de café-concert ont mises à la mode. Il y a autre chose en Bretagne que des clochers à jour, des lits-clos, des paysans à la Watteau et des paysannes à la Trianon. La Bretagne est avant tout une terre de drame. Ce qui vaut dans cette race aux passions fortes, tardivement mêlée à une civilisation utilitaire et raffinée, c’est la qualité du tragique. Je retrouve ce tragique dans nos vieilles gwerz recueillies par La Villemarqué et par Luzel, au même titre que dans «Tristan et Yseult» ou dans nos vieilles chansons de geste. Je le retrouve même dans la vie des Saints de Bretagne, dans cette légende dorée recueillie par Albert Le Grand et qui vaut pour la poésie et pour l’art au même titre que ces gwerz et ces chansons de geste. Je le retrouve enfin, je le retrouve surtout dans l’œuvre de ce Celte d’outre-mer, dont les drames pleins de mouvement, de passion, de pensée et de vie résument ce qu’il y a de plus grand et d’éternel dans le génie breton. J’ai nommé déjà le dramaturge de Stratford-sur-Avon, juste orgueil de l’Angleterre, William Shakespeare.

Yves L E FEBVRE ( La Pensée Bretonne,10è année, n°94, octobre 1924)

BIBLIOGRAPHIE : La Terre des Prêtres.

M. Yves Le Febvre consacre dans le dernier numéro de la Pensée Bretonne, sous le titre de La Bretagne Tragique, un très intéressant article à son roman La Terre des Prêtres, dont la maison d’édition la Pensée Française prépare actuellement le lancement. Nous détachons de cet article les passages suivants que nous sommes heureux de mettre sous les yeux de nos lecteurs : « J’ai voulu évoquer, dit M. Le Febvre, dans La Terre des Prêtres, le vieux Léon, la sombre et riche terre de paysans et de prêtres, qui va de Saint-Pol à Lesneven et même au-delà, vers le pays plus sauvage encore des « Pagans ». On ne manquera pas d’attaquer le livre et d’en dénoncer les tendances anticléricales. J’ai prévu l’objection. Elle est plus apparente que réelle. Parlant de ce pays léonais, où la religion domine la vie publique et la vie privée, il était à peu près impossible d’échapper à un tel reproche, à moins de tomber dans l’excès contraire et de faire du livre une apologie de la religion et de la théocratie. La matière, dans ces communes, prête sans doute difficilement au juste milieu. La seule chose que je puisse dire pour ma défense, c’est que je me suis efforcé de la traiter avec modération et avec impartialité. Le roman est vrai et demeure dans la vraisemblance pour qui connaît cette partie de la Bretagne. Il ne comporte aucun outrage aux hommes ou aux idées. Je connais à fond cette terre fanatique et laborieuse pour y avoir vécu sept années. Je me suis efforcé d’en retenir les nuances d’âme et les nuances de ciel. Je suis resté volontairement en deçà de la vérité, à bien des égards. Nul n’oserait nier que cette partie de la Bretagne ne soit devenue l’apanage d’une théocratie dominatrice ou revivent les mœurs, les passions et les pensées du moyen-âge. La religion y est, cependant, plus formulaire que réfléchie, plus superstitieuse et plus imprégnée de paganisme que chrétienne. La crainte de l’enfer l’emporte comme moyen d’action sur l’amour de Dieu. On y brûlerait volontiers encore les hérétiques et les libertins, si la République n’était là pour les protéger. La domination spirituelle et temporelle du clergé y atteint un degré insoupçonné…» « … J’ai visé simplement au drame, et rien qu’au drame, ajoute plus loin M. Le Febvre, parce que le péché de la chair est sacerdotalement la règle en Bretagne; en dépit de tous les vœux et de toutes les mortifications, il faut que la religion emploie toute sa puissance, tous ses moyens, tous ses efforts à en effacer ou à atténuer les terribles conséquences. Il faut, chaque jour, dans l’intérêt même de l’Eglise, piétiner des étincelles, afin d’éteindre les incendies qui consumèrent jadis Sodome et Gomorrhe. Si indignes qu’ils puissent être, les prêtres ne doivent pas être soupçonnés. Mais piétiner des étincelles, c’est piétiner des âmes. Et voilà tout le drame de la Terre des Prêtres. »

La Pensée Bretonne, Organe littéraire de la Bretagne républicaine Directeur : Y. Le Febvre. Abonnements : 1 an, 10 fr. ; 6 mois, 6 fr. Pour les abonnements, s’adresser à P. Guéguen, gérant de la « Pensée Bretonne », 21, rue du Sallé, à Quimper (Finistère).

La lettre d’un jeune instituteur mobilisé à un ancien (collègue) ayant participé aux combats de la guerre franco-allemande de 1870… (D’après Le Petit Citoyen n°37 du 21 août 1914).

Lettre d’un instituteur cornouaillais à un ancien de 1870.

Mon cher Monsieur M…,

Dans quelques jours, je comptais avoir le plaisir de vous serrer la main. Le sort en a décidé autrement, et, d’ici longtemps sans doute, qui sait ? peut-être jamais, je ne reverrai ma chère Bretagne et tous ceux que j’y laisse…

Puisque nous mobilisons…, puisque l’heure est si grave, je profite de deux minutes de repos pour vous faire mes adieux. Je sais que votre âme de brave combattant doit vibrer fortement à cette heure.

Eh I oui, je sais qu’à ce moment les journaux, tout mensongers et tout incomplets qu’ils soient, doivent vous faire revivre les moments où, jeune comme moi, vous partiez, vous aussi, à la frontière. Il m’est particulièrement doux de communier avec vous à cette heure, de vous faire part de mes impressions, parce que je sais que votre patriotisme n’a jamais failli. Comme vous, je suis patriote, et je pars à la frontière… le sourire aux lèvres. Vous pouvez être assuré que je m’y battrai en brave.

J’ai encore présent à la mémoire ce récit touchant que vous me fîtes naguère de votre campagne de 70. Je tâcherai de prendre exemple sur vous. Samedi prochain, nous serons à la frontière, nous serons sur la ligne de feu. Nulle peur! nul affolement! Certes, j’en ai gros sur le cœur ! Mais bah ! la vie d’un jeune homme, quand il s’agit de défendre la Patrie menacée, c’est bien peu ! Hier soir, nous sommes sortis de la caserne après le meurtre de Jaurès. Les Parisiens, affolés, nous voyant passer, croyaient que nous partions pour la frontière. Quels adieux touchants ! Que d’encouragements ! Toutes les têtes se découvraient à notre passage. Et, ma foi ! tout soldats que nous sommes, nous ne pouvions retenir nos larmes. Que sera-ce vendredi prochain, quand nous nous embarquerons pour de bon ?

Mais le temps passe ! Dans quelques heures, nos aînés vont arriver, arrachés à tout jamais peut-être du sein de leur famille. Pour eux, nous dédoublons nos lits, et nous faisons tout ce qui nous est possible pour réserver le meilleur accueil à ces frères d’armes. Et quand arrivera le grand jour où notre belle France nous appellera, nous serons tous là, tous unis par les mêmes sentiments, tous prêts à lui donner notre vie.

Une dernière fois, adieu ! Monsieur M… Nous partons, tous confiants dans nos chefs. Décidés comme nous le sommes, la victoire ne peut nous échapper.

A tous mes amis de P…, j’adresse mes souvenirs émus.

R. C…, Caporal à la 6è compagnie du 1040è régiment d’infanterie, à Paris.

Récompenses aux instituteurs et écoles normales

Le jour de la déclaration de guerre du samedi 14 août 1914 (à16h) était publié le n° 34 (6è année) de l’hebdomadaire « Le Citoyen » paraissant le samedi. Pour des raisons évidentes, l’évènement majeur de cette journée n’y est pas mentionné. Par contre on y découvre des informations concernant les récompenses (?) aux instituteurs ainsi que les listes des candidats et candidates admis(es) au concours d’entrée dans les deux écoles normales primaires du Finistère. Le visiteur  se rendra compte  de l’information, traitée  différemment,  selon que l’on avait postulé avec succès à l’ENG ou à l’ENF !…

La question des inventaires (suite au vote de la loi de séparation de 1905)

Questions à M. l’évêque de Quimper à propos de la conservation des biens mobiliers des églises (d’après Le Citoyen n°3 ,14 avril 1906.

Par lettre circulaire du 5 novembre 1900, M. l’évêque actuel de Quimper a institué une commission diocésaine d’architecture et d’archéologie. Dans cette circulaire, il s’est préoccupé, très légitimement à nos yeux, du mobilier liturgique et artistique des églises.

« Nous avons aussi, dit-il, un mobilier liturgique très précieux : des calices, des patènes, des reliquaires, des croix processionnelles, des bannières, des ornements sacrés d’un goût véritablement exquis et souvent d’une richesse incomparable. Tous ces objets sont-ils environnés d’assez de soins? Ne les voit-on pas, ici ou là, relégués dans des coins obscurs et humides, enfermés dans des coffres malpropres où ils s’oxygènent ou se couvrent de poussière? Parfois aussi ils sont mal gardés et exposés aux voleurs, ce qui n’est pas aujourd’hui un danger imaginaire. Enfin, MM. les curés et recteurs peuvent être surpris par des brocanteurs de passage qui leur font des offres merveilleuses en échange d’objets qui sont jugés sans utilité pratique et sans valeur apparente, alors qu’au point de vue de l’art et des antiquités ils ont un prix considérable. C’est ainsi que dans différents diocèses beaucoup d’églises ont été dépouillées de ce qu’elles avaient de plus précieux.

La Commission instituée par nous se fera un devoir de connaître tous les objets de prix renfermés dans nos églises et nos sacristies. Elle saura ensuite prendre les mesures nécessaires pour en assurer la conservation et le bon entretien ». La circulaire de M. François-Virgile, évêque de Quimper, se termine par les prescriptions suivantes :

« Art. 2. Il est institué dans notre diocèse une Commission d’archéologie et d’architecture dont le principal devoir est de veiller à la CONSERVATION et à l’ENTRETIEN de nos monuments religieux et du MOBILIER DE NOS ÉGLISES ET SACRISTIES ».

« Art. 5. Nul objet mobilier, quel qu’il soit, dés qu’il paraît avoir un caractère artistique ou archaïque, ne pourra être vendu, échangé ou même modifié, sans avis préalable de la Commission et sans une autorisation formelle de notre part ».

Voilà les mesures que l’évêque de Quimper a été obligé de prendre il y a 6 ans pour faire cesser des aliénations nombreuses d’objets du culte dans les églises du Finistère.

Nous avons expliqué dans le précédent numéro du Citoyen que M. Ribot et plusieurs membres de la droite avaient réclamé tant au sein de la commission qu’à la Chambre un contrôle judiciaire et administratif destiné à assurer la conservation des objets du culte. Voici les déclarations faites par M. Briand dans la séance du 7 mars 1906, où l’affichage de son discours a été voté :

«: M. ARISTIDE BRIAND.- Toujours à propos de la même question il s’était produit un incident plus particulièrement significatif au sein de la commission. Plusieurs de nos collègues de droite avaient, bien avant la discussion générale, manifesté les inquiétudes les plus vives relativement à ce que pouvaient devenir certains objets du culte.

M. GEORGES BERRY. -Quoi donc ?

M. ARISTIDE BRIAND.- L’un d’eux, même nous avait demandé, s’il ne serait pas bon que le gouvernement prit l’initiative d’un projet de loi séparé tendant à faire inventorier d’urgence les objets du culte ayant une valeur artistique afin de les mettre à l’abri des dilapidations possibles. Les arguments que l’on développe dans ce sens n’étaient certes pas à l’honneur des membres des conseils de fabrique ni du clergé. On nous affirmait, en effet, que depuis qu’il est question de la séparation, des brocanteurs parcouraient les campagnes et, avec la complicité des curés et de fabriciens ignorants, emportaient sur des voitures, de véritables chargements d’objets artistiques. La conclusion était qu’il fallait, à tout prix, faire obstacle à ce vandalisme. Or, quel moyen pour atteindre ce but, sinon l‘inventaire ? ».

S’il était nécessaire de prendre des mesures de conservation en 1900, n’était-il pas plus indispensable d’y avoir recours en 1906, après le vote de la loi, pour éviter le détournement et la vente des objets du culte et des richesses mobilières des Eglises qui pouvait être la conséquence d’une panique vraie ou simulée parmi les fabriciens et chez les membres du clergé ?

Les inventaires prescrits par la loi, n’étaient pas faits. Le double n’en existait pas dans les mairies. La loi et les prescriptions des circulaires de l’administration des cultes n’avaient pas été observées. N’était-ce pas le moment ou jamais de remplir, pour la sauvegarde de tous les droits, une formalité jugée indispensable en 1809 et en 1882. Qu’en pense M. l’évêque de Quimper, chef du diocèse ?

Le poids de la Loi de Séparation de 1905 dans la campagne électorale du printemps 1906.

Au congrès républicain du 7 avril 1906 à QUIMPER, on préparait les prochaines élections législatives…
(d’après Le Citoyen, n°3, 14 avril 1906).

La lutte contre les adversaires de la République et je m’en voudrais d’insister plus longtemps sur un choix qui s’impose à l’unanimité de nos suffrages. Puisque j’ai pris la parole je tiens à en profiter pour vous exhorter à observer pendant toute la période électorale, l’entente parfaite qui doit être la loi de tous les vrais républicains. L’union entre les républicains de toutes nuances est absolument nécessaire et nous devons tous prendre ici l’engagement de soutenir avec la plus grande fermeté celui qui sera proclamé par le Congrès comme candidat du parti républicain aux élections législatives dans la 2° circonscription de Quimper. Vous appartenez, mes chers amis, à l’élite du parti républicain de cette circonscription ; que chacun de vous, dans sa sphère d’influence, ne manque pas de montrer autour de lui le devoir qui nous incombe. Ce devoir est bien simple, c’est d’assurer le succès du candidat républicain. Soyons donc fortement unis et après avoir acclamé le nom de M. Le Bail, luttons avec confiance pour le maintien des positions acquises et pour la nouvelle victoire de la République dans la 2° circonscription de Quimper.

La législature 1902-1906. — Mesures anticléricales. Sans haine contre les personnes, j’ai combattu avec énergie depuis 4 ans les doctrines opposées aux miennes et j’ai mené de mon mieux le bon combat laïque et républicain. La Chambre, dont je fais partie, a appliqué la loi sur les congrégations, d’abord à ce que Waldeck-Rousseau appelait les moines ligueurs et les moines d’affaires, puis aux congrégations enseignantes. J’avais pensé à faire des distinctions. J’y ai ensuite renoncé. Les sœurs blanches révoltées ont à jamais perdu la cause de l’enseignement primaire congréganiste. Ce que j’ai entendu frapper c’est une manifestation, une forme inadmissible et dangereuse de la liberté de l’enseignement. Je n’ai pas touché, comme je l’avais promis à la liberté de l’enseignement qui est entière. Vous pouvez vous en rendre compte par ce que vous constatez autour de vous dans vos communes où les écoles libres existent à côté des écoles publiques. Les circonstances m’ont, de plus, amené à voter la séparation des Eglises et de l’Etat. Dans ma profession de foi, j’avais dit : « Il faut que le prêtre, qui doit être l’homme de tous, comprenne qu’en se mêlant aux querelles des partis il s’attire fatalement les représailles du vainqueur.J’estime que le Concordat peut continuer à être appliqué dans un esprit de tolérance mutuelle jusqu’au jour où l’Eglise et l’Etat réclameront leur indépendance. ». Pendant 3 ans j’ai voté périodiquement le maintien du budget des cultes. Je vous dois compte des considérations graves qui m’ont amené à voter la séparation. Elles sont de deux sortes. Le clergé doit être soumis à l’Etat dans le domaine du temporel, et l’Etat n’avait que trois moyens de réprimer les abus du clergé : La déclaration d’abus, les suppressions de traitement et les poursuites pénales. On rendra cette justice au gouvernement républicain que depuis 35 ans il a rarement mis la loi pénale en mouvement contre le clergé. La déclaration d’abus était, d’un autre côté, une mesure vraiment trop platonique et qui mettait souvent les rieurs du côté du clergé. Le respect s’en va, le respect est mort, vous le savez, et les curés avec leur propagande politico-religieuse, n’ont pas peu contribué à le tuer dans ce pays, en déplaçant les bornes et en effaçant les sentiers qui délimitaient les deux domaines du Spirituel et du Temporel. Restait la seule mesure efficace encore : la suppression des traitements des prêtres qui ne craignaient pas de compromettre leur caractère dans des manifestations contre les lois et les ministres de la République ou dans des entreprises illicites dirigées contre la liberté et les droits des particuliers. L’évêque de Quimper n’a pas craint de donner son appui à une œuvre qu’il recommandait aux fidèles du diocèse dans une lettre circulaire du 26 juillet 1903 et qui avait pour objet de former une caisse destinée à restituer aux prêtres frappés, le traitement que le Gouvernement leur supprimait. C’était l’Etat voué désormais à l’impuissance et condamné à subir toutes les avanies de la part d’un clergé révolté et gouailleur. Plus tard est venue la question de la nomination des évêques. De parti pris, le Saint-Siège s’est refusé depuis le 16 juin 1902 à toute nomination. En 1905, neuf sièges épiscopaux étaient vacants. La République ne pouvait renoncer à ses prérogatives essentielles, notamment à la nomination des évêques. Il n’a pas osé faire l’acte d’indépendance dont le second Empire, peu suspect d’irréligion, avait pourtant laissé d’éclatants exemples. Plus tard, c’est le Souverain Pontife qui, dans un document blessant pour la France, a dénoncé à certaines puissances européennes l’offense prétendue que le chef de l’Etat français aurait commise à son égard en rendant visite au roi d’Italie dans la capitale de son royaume. Puis a surgi le double incident des évêques Geay et Le Nordez, qui ont été appelés à Rome malgré I’opposition du Gouvernement, en violation des dispositions du Concordat. Enfin, à la même époque, c’est le Saint-Siège félicitant l’évêque d’Angoulême d’une condamnation que venait de lui infliger un tribunal fran- çais ! Complimenter le condamné, c’était injurier la magistrature qui juge au nom de la République française. Voilà les raisons qui m’ont décidé. Mon vote a été raisonné et je ne saurais le regretter. Sans doute les conventions ne peuvent être révoquées que du mutuel consentement des parties contractantes, mais en cas d’inexécution de ses engagements par l’une des parties, l’autre a le droit de s’adresser aux tribunaux pour faire résilier le contrat. A défaut d’un juge, d’un arbitre placé au-dessus de l’Eglise et de la France, les représentants du peuple n’ont pas hésité à prendre hautement la responsabilité de cet événement, qui va marquer une ère nouvelle dans notre histoire.

La Séparation sera la liberté.

La Séparation sera la liberté pour tout le monde ; pour l’Eglise, qui aspirait à son indépendance et qui avait su la réaliser déjà elle-même ; pour l’Etat, qui avait fait à moitié la Séparation par la laïcisation d’un grand nombre de ses services publics ; pour les fidèles, dont les droits intangibles ne peuvent être menacés par aucun gouvernement digne de ce nom. Pour la centième fois, depuis 35 ans, vous allez entendre dire qu’on va fermer les Eglises et chasser les prêtres. Les faux prophètes en seront pour leurs vaines prédictions. Le parti républicain ne cessera d’assurer le respect de la liberté de conscience et de l’exercice des cultes. Il faudrait être fou pour pénétrer de force dans le domaine inviolable des consciences religieuses. C’est aux hommes religieux à maintenir à la fois l’intégrité de leur foi et l’inaliénabilité de leurs convictions politiques. Ils peuvent se montrer à la fois des chrétiens et de bons citoyens…

G.Le Bail (fut proclamé, à l’unanimité, candidat des républicains de la 2è circonscription électorale de Quimper).

Règlement concernant les Ecoles Normales Primaires (14 décembre 1832).

Le principal signataire en est François GUIZOT, ministre de l’instruction publique de 1832 à 1834, pendant la Monarchie de Juillet (1830-1848). Il officiait pour  Louis-Philippe 1er, roi des français!… 

Les fidèles juchois et juchoises  découvrent le diable en soutane (1906).

Dans le contexte encore frais du vote de la Loi de Séparation des églises et de l’état et sur fond de campagne électorale, on découvre ici la pratique étonnante du vote « par assis et debout »  à l’église de  LE JUCH  (Finistère).

Assertions  de Jules Ferry (1832 -1893); les leçons de l’histoire

1. « Un grand parti ne doit-il pas, à côté des illustrations du passé, préparer les combattants de l’avenir ? » (1863)
2. « Qu’est-ce qu’un gouvernement résolu ? C’est un gouvernement qui sait où il veut aller, qui va jusque là, qui ne va pas plus loin et qui , pour toucher le but qu’il s’est prescrit à lui-même, emploie tous les moyens légaux, tous les bons moyens » (Extrait de la méthode et de l’esprit de suite).

UN CITOYEN

Je suis un citoyen, c’est-à dire que je ne suis ni un courtisan, ni un abbé, ni un gentilhomme, ni un financier, ni un favori, ni rien de ce qu’on appelle puissance aujourd’hui. Je suis un citoyen : c’est à dire quelque chose de tout nouveau, quelque chose d’inconnu, d’inoui en France. Je suis un citoyen, c’est-à-dire ce que vous devriez être depuis deux cents ans, ce que nous serons dans vingt ans peut-être…

Beaumarchais (1732-1799)
D’après le Citoyen du 27 juin 1929

Pensée relevée dans le Citoyen (jeudi 6 juin 1929)

Etre laïque, ce n’est pas violenter, ce n’est pas mépriser les consciences encore détenues dans le charme des vieilles croyances, c’est refuser aux religions qui passent le droit de gouverner l’humanité qui dure.

Ernest Lavisse

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